LA SURCONSOMMATION DE CANNABIS

DANS LE PROCESSUS

D'INDIVIDUATION DE L'ADOLESCENT

Mélanie Van Pelt, psychologue clinicienne, Chercheuse - Unité de Psychologie clinique : Anthropologie, Psychopathologie et Psychothérapie, UCL

et

Anne Courtois, chargée de cours. Service de psychologie du développement et de la famille, ULB, chargée de cours invitée UCL, Psychothérapeute enfant - adolescent - famille


Fonctions de la surconsommation de cannabis dans l’économie psychique de l’adolescent

Tout adolescent présente une "potentialité addictive" (Birraux, 2004) qui permettrait idéalement de faire l'économie de l'angoisse qui surgit lorsque se révèlent à lui ses vœux incestueux et parricides et que se manifeste la nécessité de les élaborer. Le recours au produit peut avoir une visée auto thérapeutique et rester sans lendemain. Dans ce cas, la capacité de penser n'est pas compromise et, l'adolescent réalisera l'inefficacité de cette stratégie. La situation est différente lorsque le jeune s'installe dans une surconsommation. Il ne s'agit plus de faire taire momentanément les tensions internes, il s'agit d'une tentative de les annuler définitivement. S'embrumer l'esprit via l'intoxication cannabique revient à faire l'économie d'un travail psychique qui amènerait l'adolescent à se séparer des objets de l'enfance, à remanier ses identifications aux objets parentaux et à assumer les transformations d'un corps pubère qui précipitent l'adolescent vers le monde de la génitalité.

Si les addictions témoignent d’un impossible accès au statut d’adulte, les origines de cette impasse ne se réduisent pas à la seule émergence de la puberté. Quelque chose ne s’est pas mis en place chez ces jeunes qui leur permette d’acquérir la capacité de faire face au vide et d’user de leur capacité de penser sans craindre un effondrement de leur moi. L’absence doit être considérée comme une expérience organisatrice de la vie psychique de l’enfant, prenant source dans l’absence de la mère. Un bon dosage d’absence de la mère est nécessaire pour amener l’enfant à faire son travail d’introjection de la fonction maternelle et lui permettre de faire face au vide sans vivre des angoisses insurmontables. Chez des sur-consommateurs, le récit de leur enfance met en avant une présence maternelle excessive révélatrice d’une relation de forte proximité entre l’enfant et sa mère. Des spécialistes de l’addiction (Pagès-Berthier, 2000 ; Cirillo et al., 1997) ont eux aussi repéré, lorsqu’il s’agit d’un adolescent sur-consommateur, la difficulté pour le père d’assumer un rôle médiateur entre la mère et son enfant et une distance émotionnelle entre lui et son enfant.

Mise à mal du processus d’individuation

Les croyances expriment la manière dont la communauté se pense dans l’ici et maintenant tout en se référant à la dimension historique et intergénérationnelle. Au sein des croyances, le mythe détermine les places des membres de la famille en les reliant entre elles et en définissant, dans un jeu d’interdits et de permissions, les rôles et les fonctions de chacun (Onnis, 1996).

Il convient de distinguer deux niveaux mythiques : le mythe familial collectif qui est une sorte d’histoire fondatrice, et le mythe individuel qui est l’appropriation par chacun des membres de la famille de ce mythe collectif. Par rapport à ce mythe, l’enfant devrait être confronté à deux messages se situant dans un rapport paradoxal : un message de conformisme vis-à-vis de son groupe d’appartenance (« sois fidèle aux valeurs de ton groupe d’origine même si cela doit te coûter »), et un message de différenciation (« sois différent, adapte-toi à tes nouveaux groupes d’appartenance »).

Selon Hefez (2004), le cannabis entraîne la famille dans l’immobilisme : il cristallise les conflits en même temps qu’il les bloque en condamnant parents et adolescents à ne plus parler de rien d’autre que de la consommation. Or, parler du cannabis, c’est éviter de parler de soi ou de l’autre. En focalisant l’attention sur le produit, la surconsommation de cannabis met entre parenthèses le processus de co-individuation en évacuant les conflits liés au changement de statut du jeune et à la « crise de milieu de vie » que traversent ses parents.

Adolescence et marques de passage moderne

L’adolescence peut-être considérée comme un passage - entre l’enfance et l’âge adulte - durant lequel l’individu se définit socialement et psychiquement à travers son processus d’individuation. Depuis une trentaine d’années, ce passage s’est considérablement allongé : nous sommes passés d’une transition qui était organisée selon des rites de passage, c’est-à-dire des rites formels qui avaient une valeur d’initiation à la société et au fonctionnement social, à une forme de transition plus progressive, reposant sur des procédures plus informelles, éventuellement réversibles, parsemée de rites multipliés et ponctuels. On parle de « premières fois » pour désigner ces micro-rites liés à l’adolescence. Ces moments, d’importance inégale d’un individu et d’une famille à l’autre, sont par exemple : la première cigarette, le premier baiser, le premier rapport sexuel, le premier compte bancaire, la majorité civile, le permis de conduire, le premier logement indépendant, les premières vacances sans les parents, la première « cuite », etc. (Bozon, 2002).

Dans son ouvrage « L’adolescence et ses rites de passage », Gendreau questionne la pertinence de l’analogie fréquemment utilisée entre les rites de passage et des conduites pubertaires déviantes comme les conduites de toxicomanie, de violence à l’école, d’alcoolisation excessive, etc. Ces conduites conforteraient plus les jeunes dans une position de marge, à l’écart de la société plutôt qu’ils ne faciliteraient le passage à l’âge adulte. En effet, il s’agit de comportements initiés par les jeunes eux-mêmes, qui constituent une tentative de socialisation entre pairs davantage susceptible d’aboutir à une forme de marginalisation qu’à une agrégation à la communauté adulte.

La consommation de drogue est le comportement adolescent le plus souvent analysé en termes de rites de passage. Dans certains rites initiatiques tels que l’initiation au chamanisme chez les indiens Jivaros de l’Amazonie péruvienne (Descola, 1993), la prise de drogues hallucinogènes a une existence mythique et religieuse et s’intègre dans les pratiques culturelles. En Occident, la drogue ne fait pas l’objet d’un usage social valorisé et établi. Elle est davantage comprise comme une pratique de transgression, comme un facteur de marginalisation des personnes qui en prennent.

Des rituels continuent à scander la jeunesse, mais ils n’ont plus les propriétés instituantes dont les rites de passage étaient pourvus autrefois. Le programme qui régit la transition entre l’enfance et l’âge adulte est spécifique à chaque jeune, à chaque famille et à leurs réseaux d’appartenance. L’héritage familial ne sert plus de modèle pour créer de nouveaux rituels. Les adolescents créent leurs propres nouvelles formes de ritualité en rupture avec les modèles parentaux.

Processus d’individuation : longue phase de  conflictualisation

Dans un premier temps, le jeune se met à l’écart ou/et est mis à l’écart de son groupe d’appartenance, principalement de la famille. Ce désinvestissement conduit le jeune à ne plus se sentir valorisé par ses parents et à une perte d’estime. L’adolescent cherche alors à nouer des relations avec des pairs qui sont pour lui sources de gratifications narcissiques et d’identifications nouvelles.

Au sein de son groupe de pairs, il expérimente ses « premières fois ». Il participe à la création de normes propres au groupe de pairs auxquelles il devra confronter sa différence. Les relations entre ces deux normes jouent un rôle dans le développement de sa différenciation. Si ces normes sont trop semblables, l’adolescent aura du mal à faire entendre sa différence, mais si elles sont trop éloignées, l’adolescent sera pris dans un conflit de loyauté avec le risque qu’il choisisse l’un ou l’autre des deux camps, au détriment de sa propre trajectoire. En même temps qu’à lieu ce processus de différenciation, la famille se restructure, modifie ses règles, ses valeurs et ses mythes et la négociation/ritualisation des différences peut s’enclencher. Cette mise en scène des différences s’éprouve entre ceux qui, au sein de la famille, sont porteurs du changement et les autres qui résistent à ce changement. Progressivement, une négociation s’enclenche ce qui aboutit à certains compromis acceptables pour le jeune comme pour sa famille. Petit à petit, le jeune accède à un nouveau statut reconnu tant par la communauté familiale que par les structures sociales. Il s’engage dans ses relations aux pairs et devient apte à établir des relations d’intimité. La famille s’organise différemment, redistribue de nouveaux rôles, intègre les nouvelles normes et se donne une nouvelle stabilité. Idéalement, l’organisation d’une fête atteste la nouvelle soudure communautaire.

Cette « négociation » implique la sortie du dilemme : « ce dont j’ai besoin, cette force des adultes qui me manque, est aussi ce qui menace mon autonomie ». Elle exige aussi un maître de cérémonie légitimé qui « encadre » le rite de passage. Selon Jeammet (2005), l’unique moyen de sortir de ce dilemme est d’introduire du tiers, de la différence. « Si les thérapies familiales se sont développées dans nos sociétés, ce n’est pas parce que la famille n’a plus de valeur ou est désorganisée, c’est parce qu’elle ne peut plus utiliser l’argument de l’autorité et que, comme il n’y a plus de consensus, les parents sont beaucoup plus engagés au niveau de leur désir ».

Tableau 1 : Le passage de l’enfance à l’âge adulte

 

 

Phases du rite de passage

Plan de la famille

Plan de l’adolescent

Plan du groupe de pairs

1e phase

Dissociation

(rites de séparation au monde antérieur)

 

Resserrement de la

famille et

renforcement du

sentiment identitaire de ses membres.

Le jeune en demande de changement se met/est mis à l’écart de sa famille. Construction d’une différence dans un va-et-vient entre le familier et l’étranger

 

Création de relations avec des pairs, sources de gratifications narcissiques et d’identifications nouvelles.

2e phase

Mise en scène des antagonismes

(rites de marges)

Mise en scène de différences de points de vue suscitées par le changement de statut de l’enfant. Progressivement, négociation des points de vue aboutissant à certains compromis.

 

Quête d’identité. Confrontation de sa différence par rapport aux normes familiales. Mise en scène d’un ensemble de conduites et d’attitudes nouvelles.

 

 

Expérimentation de « premières fois », création de normes propres au groupe de pairs.

3e phase

Nouvelle association

(rites d’agrégation)

Modification des schèmes relationnels familiaux donnant une place nouvelle au jeune.

Nouvelle stabilité.

Le jeune a acquis un nouveau statut. Poursuite du développement personnel.

 

Engagement dans la relation aux pairs, intimité dans la relation.

 

La surconsommation de cannabis lors du passage de l’enfance à l’âge adulte

Dans les familles de sur-consommateurs, le processus d’individuation est vécu comme une menace de désagrégation de l’unité familiale. Le jeune reçoit une injonction paradoxale énoncée implicitement par ses parents : « sois autonome en restant près de nous, sois indépendant en rendant des comptes » (Angel, 2005). La surconsommation de cannabis constitue un moyen de répondre au double message des parents car elle permet au jeune de prétendre à l’indépendance et à la différenciation tout en restant pleinement dépendant et indifférencié. Dès lors, l’oisiveté prend le dessus de la vie du sur-consommateur qui désinvestit progressivement sa scolarité, ses activités sportives, culturelles ou associatives. Il s’enferme dans un présent qui n’en finit plus.

Si dans la famille du sur-consommateur, l’attention est centrée sur le produit, il en est de même au sein de son groupe de pairs. « Dans le groupe de fumeurs de cannabis, tout tourne autour du cannabis ; le seul projet fédérateur c’est de trouver le produit ; les discussions portent autour du produit ; les actions sont des rituels de consommation du produit et les moments forts, qui « soudent » le groupe sont les moments de stonage collectif… » (Descamps & Hayez, 2005). Cette centration sur le produit aboutit à un vide dans la relation aux pairs tout en donnant l’illusion de la relation à l’autre.Nous venons de mettre en avant un blocage autant sur le plan familial que groupal et individuel. Compte tenu du principe de circularité, ces trois blocages se renforcent mutuellement, enfermant ainsi le jeune et ses proches dans une spirale qui se referme sur elle-même. Le temps s’arrête et les co-évolutions sont compromises. En nous référant à notre grille d’analyse du rite de passage, nous pouvons dire qu’il y a blocage au niveau de la deuxième phase du rite de passage, c’est-à-dire au niveau de la phase de mise en scène des différences.

Tableau 2 : La surconsommation de cannabis lors du passage de l'enfance à l'âge adulte.

 

Phases du rite de passage

Plan de la famille

Plan de l’adolescent

Plan du groupe de pairs

 

1e phase

Dissociation

(rites de séparation au monde antérieur)

 

 

Prédominance du mode d’interaction de liaison.

Présence d’un double lien : « Sois autonome en restant près de nous, sois indépendant en rendant des comptes ».

Conflictualisation « stérile » (pas de négociation concernant le changement de statut du jeune)

Premier joint/Consommation occasionnelle ou régulière

Tentative de différenciation accompagnée de vifs sentiments d’angoisse.

La surconsommation de cannabis permet au jeune d’évacuer l’angoisse, de gérer le statu quo et de prétendre à la différenciation tout en restant indifférencié.

 

Expérimentation des « premières fois »

Regroupement autour du cannabis. Centration sur le produit qui aboutit à un vide dans la relation aux pairs tout en donnant l’illusion de la relation à l’autre.

Enfermement dans le présent, oisiveté.

2e phase

Mise en scène des antagonismes

(rites de marges)

 

Blocage du processus de co-individuation

Conclusion

Nous avons mis en évidence deux axes de recherche à travers cet article :

  1. Au niveau psychique, la surconsommation de cannabis permet à l'adolescent de reporter à plus tard les remaniements générateurs d'angoisse que tout adolescent a à opérer pour devenir adulte.
  2. Au niveau familial, la surconsommation remplit une fonction du même ordre : elle permet de reporter voire d'annuler le processus de co-individuation du jeune et de ses parents.

Nous avons vu que notre société se caractérise par l’absence de structures permettant d’institutionnaliser le passage de l’enfance à l’âge adulte. Lorsque le milieu familial ne permet pas la mise en place d’un espace psychique chez l’adolescent, il convient de le lui recréer au niveau des structures sociales ou de soins qui constituent des nouveaux moyens pour gérer les problèmes éternels de la distance entre adultes et adolescents. Aussi certaines demandes d’aide de la part d’adolescents ou de leurs parents peuvent-elles être comprises comme le recours à un tiers et la recherche de nouveaux espaces d’échanges et de négociation. Vu comme tel, le thérapeute d’adolescent, en médiatisant et en légitimant le passage de l’enfance à l’âge adulte, devient un « passeur de temps » (Courtois, 2003).


Goélands Lieu de vie pour adolescentes en grandes difficultés