COMPRENDRE L’ADOLESCENCE

D’après les travaux réalisés en 2011 par l’IUFM centre Val de Loire


Devenir un adolescent

Dans toutes les cultures et les époques, on retrouve la nécessité pour l’être humain de quitter son statut d'enfant. Jean-Jacques Rousseau écrit : « Nous naissons deux fois : une fois pour l’espèce, l’autre pour l’existence ». Cette deuxième naissance, symbolisée par les rites de passage, permet un changement d’identité : l’enfant est amené à se poser comme adulte. Il s’agit aussi d'éducation : le jeune doit connaître et accepter les normes de sa société tout en testant les limites de son autonomie sans remettre en cause la continuité de l’ordre culturel et social.

Durée de l'adolescence

Dans les sociétés « primitives », ces limites sont nettement établies par les rites initiatiques, qui marquent le passage de l’enfance à l’âge adulte. La durée de l’initiation varie également, et parfois dans des proportions considérables : quelques semaines dans certaines tribus du Congo ou bien plusieurs années dans certaines tribus indiennes. Dans l’Antiquité, chez les Romains, l’adolescence se terminait officiellement vers l’âge de trente ans.

En France et autres sociétés industrielles, on peut dire que l'adolescence commence vers l'âge de 11-12 ans jusqu'à, pour certains 40 ans. La fin de l'adolescence est marquée par la fin des études, le premier travail, l'armée, la naissance du premier enfant,... cela est particulier à chaque individu.

La durée de l'adolescence est une donnée qui s'adapte aux besoins de la société. Par sa diversité, on pourrait remettre en cause son existence mais il y a des règles, des comportements qui sont institués par les rites. L'adolescence est un passage nécessaire pour quitter le monde de l'enfance et entrer dans le monde adulte en étant apte à vivre dans sa société.

Les rites

Le passage de l'enfance à l'adulte est encadré par des rites qui se déroulent pendant l'adolescence. Durant l'adolescence, l'individu apprend comment être un adulte par l'apprentissage des responsabilités dues à son statut et à sa société.

Mais la différence fondamentale entre notre société et celles qui l'ont précédée, est le flou qui entoure l'entrée dans l'âge adulte. Les repères identitaires familiaux (« Tu seras boulanger/ Paysan / Soldat... comme ton père ! ») sont mis en difficulté par les problèmes actuels de chômage, d'acculturation des immigrés,… De même, les repères que pourrait donner la société sont de plus en plus rares. Les rites qui traditionnellement balisaient ces passages pouvaient prendre plusieurs formes : mise à mort symbolique de l'enfant par destruction des jouets et vêtements enfantins, retraite encadrée par les membres du même sexe, épreuve de force, scarifications… l'important restant le côté sacré du rite. Dans nos sociétés industrielles, les rites semblent absents au point que leur existence est remise en doute. Pour J.B. Renard, nous ne savons pas voir les rites de passage dans nos sociétés occidentales. Nous passons de la vie d'adolescent à la vie adulte par des micro-rites qui souvent consiste en l'expérience de la première fois ce qui permet une intégration progressive dans la vie de l'adulte. Les premières fois, même si ce sont des rites, peuvent être responsables d'une mauvaise représentation des adolescents qui testent les interdits de la société afin d’en connaître les limites. Même s’ils sont peut visibles, les rites de passage structurent l'adolescent qui est le futur adulte. Les rites n’ont pas disparu, mais ils ont pris une autre forme, beaucoup moins spectaculaire. Le choix du vêtement, et plus particulièrement du sous-vêtement, en constitue un. Car si l’habillement est de nos jours relativement indifférencié selon l’âge, le sous-vêtement, plus intime, ne l’est pas. Il y a donc bien un passage symbolique de l’enfance à l’âge adulte, qui est d’autant plus significatif qu’il concerne la sexualité. Mais actuellement avec la polémique du string dans les collèges, la distinction de la jeune fille et de la femme est de plus en plus floue. Aujourd'hui, l'adolescent a du mal à savoir quel est son statut car il lui est plus difficile de se distinguer des adultes. Le seul rite immuable et reconnu de tous reste aujourd'hui, en occident, la scolarité. Le « passe ton bac d'abord » reste ancré dans les esprits, même si lui aussi, est de plus en plus dévalorisé.

Voilà donc l'adolescent dans un contexte où il a peu de repères identitaires sociaux, et peu de rites auxquels se référer pour savoir où il se situe. Si on ajoute à cela la perte des repères familiaux avec des schémas familiaux confus, et des idéaux (déclin de la religion et du militantisme politique), on en arrive à une situation où les adolescents n'ont jamais été aussi présents au sein de la société (allongement des études, marketing spécifique, cultures et modes préfabriquées…) et paradoxalement aussi peu reconnus (absence de rites de fin d'enfance et/ou d'entrée dans l'âge adulte, dépendance des fonds parentaux, difficulté d'accéder au monde du travail…).

L’épreuve de l’altérité

Ce titre fait référence au livre de G. Tessier « Comprendre les adolescents ». L’épreuve de l’altérité caractérise, selon ses propos, « l’ensemble des relations nouvelles, à soi-même et à autrui, qui sont des remises en question du Moi infantile ». Ceci permet à l’adolescent d’apporter de nouvelles clefs à sa construction identitaire.

A l’adolescence, une des transformations principale est celle du corps : la puberté. Celle-ci détermine l’apparition et l’installation de la fonction sexuelle. Elle se construit à travers le regard que l’on porte sur son corps, sur la comparaison avec les autres, sur la confrontation aux idéaux corporels véhiculés par les médias et sur la prise en compte du regard d’autrui. Dans certains cas, le corps peut être surinvesti comme marqueur identitaire, à travers la provocation vestimentaire, mais aussi par l’intermédiaire de tatouages et de piercings. Outre un effet de mode, ces derniers peuvent permettre à l’adolescent de se singulariser et de s’emparer de son corps. Ces signes ont pour objet de travailler sur son identité ; ils sont à la fois provocateurs pour l’adulte et fonctionnent comme des signes de reconnaissance au sein d’un groupe.

Ces modifications corporelles, mais aussi toutes les transformations que connaît l’individu à l’adolescence, peuvent l’amener à adopter des conduites dites « dépressives ». L’adolescence rendant l’individu vulnérable et fragile, peut être une période de dépression. Celle-ci se manifeste à travers des moments de déprime, d’isolement, de morosité, d’ennui, de fatigue. Et semble être masquée par des symptômes de troubles comportementaux comme les fugues, les phobies scolaires, la délinquance, l’agressivité, l’obésité, la passivité…  Le suicide est une des pratiques les plus extrêmes à l’adolescence. Chaque année, environ 1000 jeunes se suicident (c’est la deuxième cause de mortalité des moins de 25 ans). La tentative de suicide est une conduite révélatrice de la problématique adolescente : c’est une prise de risques pour trouver une limite. Selon Baechler, les raisons essentielles à la tentative de suicide et au suicide sont : la fuite, l’évitement ; le deuil, à la suite d’un échec amoureux ou scolaire, entraînant une grande perte de narcissisme et d’estime de soi ; le châtiment lié à la honte et à l’autopunition ; l’appel au secours, l’adolescent cherche à attirer l’attention sur lui, l’amour, en « simulant » un suicide. Il est possible d’assimiler au suicide tous les comportements où l’adolescent se met en danger en défiant la mort (accidents de la route, exploits sportifs, overdoses). Il y a là un fantasme de contrôle des pulsions de vie ou de mort. L’anorexie est une pathologie qui se rattache à ce défi, surtout chez les femmes. En choisissant de se nourrir ou non, l’adolescente a la sensation de se maîtriser. La boulimie, de son coté, est caractérisée par un besoin impulsif de manger, souvent suivi d’un sentiment de culpabilité. L’obésité quant à elle, est un phénomène de lutte contre la dépression, mais aussi un instrument d’occultation de la sexualité irruptive dans la vie, à travers la valorisation de conduites orales. Le corps grossi et s’auto-protège. Ces troubles des conduites alimentaires peuvent avoir des conséquences dramatiques, allant jusqu’à la mort. Les modifications corporelles à l’adolescence sont donc importantes et décisives quant à la construction identitaire des « futurs adultes ». Il faut tout de même préciser que nous venons d’énoncer des cas extrêmes, mais dans la plupart des cas, ces changements sont plutôt bien acceptés, même s’ils entraînent de nombreuses interrogations.

Outre les changements physiques, la période adolescente est caractérisée par de fortes amitiés et l’appartenance à un groupe, qui permettent également de construire son identité.

C’est dans la confrontation aux autres que s’opère la découverte de ce qu'on est. En ce qui concerne l’identité, selon C. Dubar, « L’individu ne la construit jamais seul : elle dépend autant des jugements d’autrui que de ses propres orientations et définitions de soi ». Les groupes de pairs ont été décrits depuis les années soixante-dix. On distingue les « tandems » (deux de même sexe), les « cliques » (petits groupes de trois et plus, à dominante unisexes ou hétérosexuels) et les bandes (groupes élargis qui regroupent les « cliques » et sont mixtes). On estime que les groupes primaires (tandems et cliques), aident à s’éloigner en sécurité de la famille et que les groupes secondaires facilitent les rencontres élargies et hétérosexuelles. Ces groupes se succéderaient en général dans le temps. « Le groupe fortifie le Moi de l’individu et assure sa « résilience », c’est-à-dire sa capacité à faire face à des situations stressantes ».

Dans certains cas, l’adolescent peut s’intégrer dans des « groupes à risques », qui entraînent des conduites addictives. Elles désignent ce à quoi on choisit de « s’adonner », c’est-à-dire la dépendance à une substance comme le tabac, l’alcool, la drogue. L’alcool et le tabac ont pour fonction de s’approprier symboliquement une conduite d’adulte et de transgresser les interdits institutionnels. La consommation de haschich est moins importante, mais la sensation recherchée est la même. On peut dire que généralement les jeunes fument et boivent de plus en plus tôt pour soulager un mal être, s’intégrer dans une bande, éprouver des sensations nouvelles et tester leurs limites. Quant aux drogues dures, elles touchent un public plus âgé ; toutefois, le phénomène de l’ecstasy (dans les raves, en particulier) peut toucher les adolescents. Dans ces pratiques le groupe a un rôle non négligeable. Mais l’appartenance à un groupe ne signifie pas forcément : conduites déviantes. Faire parti d’un groupe est plutôt normal et assez favorable à la construction identitaire de l’adolescent.

La communication dans le milieu familial

La famille accompagne l’adolescent dans l’élargissement de son autonomie ; à terme, cela signifie l’évasion hors de la structure familiale. De ce point de vue, la famille est menacée par l’émancipation, d’abord par l’affaiblissement corrélatif de l’autorité parentale, ensuite par sa finalité ultime, à savoir le passage à l’âge adulte. Le détachement à l’égard de la famille peut apparaître à l’adolescent comme un but en soi, de telle sorte que le but véritable est provisoirement masqué : il croit satisfaire le seul besoin de liberté sans avoir d’intuition claire de la destination naturelle de ce passage à l’indépendance.

Si à certains moments l’échange paraît difficile à établir, si les mots que nous aurions souhaités anodins et légers s’abattent lourdement, c’est que la communication est le révélateur assez privilégié du malaise et des difficultés du développement de l’adolescent. La manière dont s’organise la communication entre les membres de la famille révèle, de façon condensée, les problèmes affectifs et relationnels : des parents envers l’adolescent (et inversement), à l’égard de la génération précédente et à l’intérieur du couple lui-même. L’adolescent souhaite à la fois maintenir le lien de l’enfance et échapper à l’emprise de ses parents.

L’adolescent et l’Ecole

L’adolescence correspond à l’entrée au collège. Cette entrée peut être ressentie comme une agression institutionnelle. En effet, l’emploi du temps est surchargé, un adolescent passe 65% de son temps à l’école, les programmes sont lourds et la pression des professeurs est ressentie par les élèves. Cette transition brutale entre le premier et le second degré nous incite, tout naturellement, à poser l’hypothèse de plusieurs systèmes éducatifs et à concevoir non plus un mais des systèmes éducatifs ajustés aux besoins comportementaux d’une tranche d’âge. En somme, le système ne doit-il pas s’adapter à l’élève qui quitte l’enfance et qui se trouve dans cette période de recherche identitaire appelée l’adolescence ?  Au sortir de l’école primaire, l’enfant a des représentations d’avenir idéalisées dans lesquelles tout est facilement accessible : « moi, je veux être pilote… et moi maîtresse ». Cependant, cette vision idéaliste tend rapidement à se défaire. On soumet à l’élève des orientations qui diffèrent de ce dont il rêvait, et cette confrontation parfois crue avec la réalité peut s’avérer être une forme d’agressivité. Cela engendre une désillusion des rêves, on lui dit que son profil scolaire ne s’accorde pas avec le cheminement difficile qui est celui des études pour devenir pilote ou maîtresse. Le monde s’écroule pour cet homme en devenir, et pour cet adolescent en perte de repère identitaire. Les choix des filières a pour inconvénient d’être irréversible, du moins pour un adolescent pour qui une vie = une activité professionnelle. Et cette irréversibilité n’est-elle pas une pression supplémentaire ?  Alors est-ce que ce système qui se veut éducatif, formateur, et épanouissant pour l’intellect de l'élève n’est-il pas, dans la réalité des faits, ressentie comme une agression ? Et n’offre-t-on pas cela, d’ailleurs, à des élèves en difficulté pour qui le monde du travail semble moins exigeant et contraignant que l’institution « école » ?  De surcroît, la loi de novembre 1989 place l’élève au centre du système éducatif. Toutefois, y-a-t-il un adolescent de la génération 90 qui ait ressenti cela ? Placer l’adolescent et l’adulte en puissance au centre du système ne signifie-t-il pas de le considérer en tant qu’individu, qui traverse un moment difficile, et le valoriser en multipliant les échanges verbaux qui le concerne et lui permettraient de se construire ?

Confrontation entre le corps enseignant et l’adolescent

Dans le premier et second degré, il n’existe plus un professeur que l’on voit tous les jours et avec qui se créé des relations, mais des professeurs que l’on voit rarement plus d’une heure dans la journée, souvent soucieux de « boucler le programme », et avec qui la relation pédagogique et éducative, indispensable à la formation identitaire et intellectuelle, n’est que didactique. Il n’y a plus de temps à l’échange. Tout est précipité, on quitte un cours vers un autre, et les temps de récréations sont réduits. Selon S. Brocclochi les relations profs-ados sont strictement liées à la transmission de savoir. Ce qui peut expliquer, dans certains cas, les confrontations profs-ados qui peuvent être parfois très violentes. L’élève ne se reconnaît plus en celui qui se pose, uniquement, en maître du savoir, et devient ainsi l’ennemi de certains élèves. Dans ce contexte, le professeur doit acquérir son autorité et sa légitimité, d’où son rôle éducatif crucial. En effet, le professeur n’est pas un précepteur romain, mais un éducateur qui transmet un savoir et d’autres valeurs dont il doit évident faire preuve au quotidien.

Le rôle du C.P.E dans cette confrontation de quiproquo

On parle d’une confrontation de quiproquo car « la guerre froide », dont parle Ballion, naît d’un amalgame. Aucun des acteurs ne répond aux besoins de l’autre. Non parce qu’ils ne le souhaitent pas, mais parce qu’ils ne les connaissent. En effet tout être humain est désireux d’apprendre, ce qui répond aux attentes des professeurs, mais tout être a également besoin de considération et de reconnaissance, c’est ce qu’attendent les adolescents. Le C.P.E est celui qui maîtrise cette réflexion et qui prend conscience de cet amalgame. Son rôle est celui de concilier les deux acteurs, qui doivent être à l’écoute, et de leur suggérer une relation qui ne soit pas basée sur un quiproquo. Puis il doit s’intéresser à une éventuelle évolution des relations entre le professeur et les adolescents.

En somme, ne faut-il pas dans une période de doute à l’encontre du système éducatif, essayer d’appliquer la loi de 89 au lieu de la supprimer avant qu’elle n’ait pu faire ses preuves ? N’y a t-il pas une surcharge de circulaires, de directives, de lois dont on ne peut vérifier leur efficacité en raison de leur non-application dans les établissements ?

Conclusion

Il ne faut pas voir l'adolescence comme un stade, elle fait partie de la continuité d'une vie. Cette adolescence a ses explications psychologiques, ses attitudes sociales et ses passages obligés, c'est une réalité indéniable, un passage normal. Ce n'est pas forcément le cas de la « crise d'adolescence » définie aujourd'hui. Plutôt que crise d'adolescence, il serait peut être plus juste de parler d'une crise sociale d'accès au statut d'adulte.

« Il n’existe qu’un remède à l’adolescence et un seul, et il ne peut pas intéresser le garçon ou la fille dans l’angoisse. Le remède c’est le temps qui passe et les processus de maturations graduels qui aboutissent finalement à l’apparition de la personne adulte » (Winnicott). En résumé, le grand défi de l’adolescent est de répondre pour la première fois à la question « qui suis-je ? »


Goélands Lieu de vie pour adolescentes en grandes difficultés