L’ETAT ADOLESCENT

« L'ENTRE-DEUX »

Aldo Naouri

Extrait de la conférence « L’adolescent et son corps » prononcée le 13 juin 1988, à l’Université Paris VII (Censier) 

dans le cadre du séminaire de Psychopathologie de l’Adolescence

(Ph. Gutton et M. Borgel)

Publiée in NERVURE T.XII n°8 Nov 1999


L’adolescent, tout d’abord, c’est quoi ?

C’est un individu de l’un ou l’autre sexe qui se trouve dans une phase de son développement qui a existé de tout temps et qu’on appelle « adolescence ».

Naouri nous fait observé que : « l'adolescence est ce moment plus ou moins long de la vie ponctuée ou non par la survenue de la puberté où l'individu se bat, avec plus ou moins d'acharnement et plus ou moins de succès, contre la phénoménale pression de l’ « entre-deux ».

Plus qu’une étape, ce serait, avant tout, un « état ». De cet « entre deux », il dira dans un premier abord qu’il est coincé :

  • entre l’enfance, dont le sujet se trouve à grand regret chassé,
  • et l’âge adulte, auquel il n’a absolument pas la moindre envie d’accéder.

L’adolescence un véritable monde à part :

  • rétif à la raison,
  • renfermé sur lui-même,
  • ne tolérant que ses semblables,
  • et si bien caractérisé dans ses conduites :
    • qu’il se déclare incompris – quelle que soit l’attitude qu’on ait avec lui,
    • qu’il récuse la compétence ou les positions des adultes. Au point d’être, facilement mobilisable et de faire même parfois plier le politique, qui le prend au sérieux :
      • Parce qu’il prétend – et le pire c’est qu’on le croit ! – savoir tout sur tout et mieux que personne,
      • Parce qu’il a consigné ce savoir en des codes ésotériques – qui, hier, était chala ou skate ? Qui est aujourd’hui emo, tektonik, ou killer ? Ils ont la fonction phatique du mobile : « Salut, t’es où ? moi, j’sors du bahut. Ok, à plus ! » pour assurer leur cohésion.
      • Parce qu’il estime avoir droit à tout et ne se gêne pas pour le faire savoir,
      • Parce que les parents ne savent plus comment le prendre,
      • Parce que le corps enseignant a souvent du mal à le gérer,
      • Parce qu’il a conduit à la création, tant sur le plan physique que psychologique, de filières de soins qui lui sont spécifiques : les services de médecine adolescente et les maisons d’adolescents se sont multipliées.

Ce sont des rituels

Ce sont des rituels qui, à d’autres époques et sous d’autres cieux, ont pris en charge l’état adolescent dont les caractéristiques n’étaient pas plus méconnues qu’elles le sont actuellement. La gestion de la violence adolescente s’opère alors sur un mode assez expéditif et sans s’encombrer de critères quelconques.  Les sociétés sans écriture le soumettent, toutes en principe, à des rituels initiatiques ou à des rites de passage. Chez les Amérindiens, les Africains ou les Mélanésiens, les adolescents sont regroupés pour les cérémonies, plus par leur gabarit que par la référence précise à leur âge.

Dans « Totem et Tabou » de Freud, il apparaît que ce qui se rejoue à l'adolescence, c'est la réactualisation nécessaire de la loi de l'interdit de l'inceste. Le fameux « entre-deux », en constituant l'ultime tentative d'y déroger avant que chacun ne s'y résigne, plus ou moins aisément.

Nous savons que les questions sexuelles sont celles auxquelles s'intéressent le plus les enfants. Mais l'intérêt qu'ils y portent est grevé du constat d'une immaturité organique dont ils ont plus ou moins conscience et dont ils pressentent bien qu'un jour elle cessera. L'adolescence est justement la fin de cette forme de patiente résignation : les organes génitaux parviennent à maturité par l'effet d'un système qui était resté quiescent sans jamais cependant avoir cessé de fonctionner.

Ce que ne dément pas l'opinion relativement répandue que l'adolescence est une nouvelle naissance et que nous trouvons confirmé par Pierre Clastres décrivant les adolescents Guayaki : « …ceux qui sont à la fois morts et vivants, morts à l'enfance à la douceur et à la tendresse du monde maternel, mais près de naître à l'âge d'homme... ».

C’est le groupe des hommes qui prend en main les adolescents et qui les tracte vers lui. C’est une constante on ne peut plus intéressante et qu’on retrouve partout et toujours. Comme si, pour ce qui concerne les adolescentes, la proximité avec leurs mères était amplement suffisante.

Pour exemple, dans les rituels des sociétés primitives, l'adolescent porté par les hommes de la communauté, bascule sans transition du stade infantile, dans lequel il se trouvait la veille encore, au stade adulte qu'il est tenté occuper de son mieux. L'arbitraire de l'âge ici, à l'inverse de celui des gabarits ailleurs, se préoccupe assez peu des modifications du corps et du psychisme. Et on peut voir accéder à ce cérémonial aussi bien des garçons à l'allure mâle que de tendres chérubins encore imberbes.

Dans bien des régions du globe, l'aménagement de maisons de jeunes, plus connues dans le domaine ethnographique sous le nom de Gothul, permet en effet, aux adolescents et, à un moindre degré à de plus jeunes enfants, d'exercer leur génitalité en de multiples appariements avant d'opérer des choix destinés à être plus durables. On constate à la lecture des travaux qui en font mention qu'une telle prise en charge de la génitalité, dés le plus jeune âge, se trouve inscrite dans un projet social parfaitement cohérent et qu'une disposition qui pourrait nous surprendre n'a rien d'une improvisation et qu'elle ne concède pas plus au libertinage qu’à l'émancipation des individus. Bien au contraire, elle paraîtrait avoir voulu prévenir les douloureux débats de l' « entre-deux ». Puisque son projet vise à mettre au plus tôt, l'enfant à l'écart de l'autorité paternelle autant que de l'attractivité maternelle et le préserve de la survenue de mécanismes qui rendent la vie sociale difficile.

Mais pour l'adolescent de nos sociétés, où les repères symboliques se délitent tous les jours un peu plus, l'irruption de la génitalité constitue une source certaine de malaise. Il la ressent, il la vit, il l'éprouve. A l'inverse des sociétés où l'exercice de la génitalité précoce est officialisé avec une grande pudeur, nous vivons, nous, dans un univers où la dimension génitale impudique envahit, inonde et encombre notre environnement. En guise de génitalité, notre adolescent qui est formidablement travaillé par les pulsions qui s'y rapportent, n'en rencontre, sur les affiches, dans les salles de cinéma ou sur les écrans de télévision, que les phantasmes torturants de son effectuation. Flagrante mais impossible, présente mais inatteignable, vantée et affichée mais demeurant interdite, elle ne peut sous de tels auspices qu'engendrer le malaise et rehausser le toujours torturant « entre-deux ».

On voit comment de tels rites initiatiques parviennent à la métabolisation intelligente de ce qui se joue. On comprend encore mieux leur fonction dans sa globalité : soumettre le postulant à la loi qui régit l'espèce, et rappeler cette même loi aux adultes présents qui n'en sont pas moins concernés. Nos sociétés n'ont strictement rien de semblable à proposer à l'adolescent. Elles encouragent, certes, la sublimation de ses pulsions par la valorisation des parcours scolaires ou des activités sportives mais jamais, de tels succédanés n'affrontent le problème quant au fond.

Coincé dans son milieu d'origine, avec cette énorme quantité d'énergie qui l'encombre, l'adolescent va se heurter à ce même milieu d'origine qu'il va remettre violemment en cause, malmener et conduire à son point de rupture. L'adolescence, c'est ce moment privilégié où tout ce qu'aura laissé en rade la structuration œdipienne réclamera obstinément sa solution.

Par delà le rituel

En effet, son folklore d’origine témoigne que : « Si la mère est l’auteur de la naissance de l’enfant, c’est le père qui met au monde l’adolescent ». La fonction paternelle, essentiellement véhiculée par la parole, est destinée à combattre cette propension incestueuse en s'interposant entre la mère et son enfant, les éloignant l'un de l'autre, par un mouvement d'attraction de la mère et de projection de l'enfant sur sa trajectoire existentielle. Une telle action, ne peut produire, chez l'un et l'autre des protagonistes qui s'en trouvent visés, que révolte et désagrément. Le travail du père, à l'opposé de celui de la mère qui récolte immédiatement les bénéfices de son action, est éminemment ingrat et ne récolte sur le champ qu'une désapprobation unanime. Il s'exerce non seulement dans une solitude proche de l'exil, mais procédant, par effet de brisure des miroirs narcissiques, il ne peut escompter pour lui-même aucune compensation. Ce qui n'est pas fait pour être facilement vécu. Cependant l'adolescent qui devrait se réjouir, le tout premier, de l'évolution à laquelle nous assistons, est aussi celui qui la dénonce avec le plus de véhémence.

Dans ce débat autour de l' « entre-deux », quelque chose incontestablement devra se casser. Mais quoi et comment, c'est toute la difficulté de cette phase de la vie. Quelles règles simples devrions-nous pouvoir trouver pour permettre aux adolescents de vivre leur adolescence et d'en sortir avec le moins de dégâts possible ?

La collection des frustrations, permettra peu à peu à l’enfant de s’inscrire solidement dans l’ordre sécurisant de son environnement et de se sentir pleinement vivant. Or, depuis quelques décennies, nos sociétés ont tourné délibérément le dos à l’éducation classique. Elles n’ont plus soutenu la fonction paternelle – les pères sont invités à être des « mères bis » – et elles ont érigé l’infanto latrie en valeur suprême.

Ayant hissé l’enfant au sommet de la pyramide familiale et ayant décrété qu’il ne  devait pas cesser d’être comblé dès sa venue au monde, elles l’ont ancré en même temps dans l’usage stérile de sa toute-puissance et dans sa perpétuelle angoisse de mort. Elles l’ont privé, de ce fait, des mécanismes de défense qui lui étaient indispensables pour affronter à son heure le bouleversement adolescent.

Car qu’est-ce que la violence comme processus de défense, sinon un processus destiné à faire obstacle à la résurgence éventuelle de l’angoisse de mort ?

L’adolescent a toujours eu peur.

Peur de quoi ?

Peur de cesser d’être enfant et de devenir cet adulte qui n’est, adulte que lorsqu’il a enfin accepté son statut de mortel. C’est à dire quand il a accepté l’idée que la mort est le lot commun qui n’empêche tout de même pas d’avoir à vivre une vie. Ce qui explique soit dit en passant l’existence de ces adulescents et le caractère de nos sociétés elles-mêmes adulescentes.

Or, aujourd’hui l’adolescent n’a pas seulement peur.

Il fait peur.

Et il fait peur parce qu’il a brandit sa peur !

Et comme il rencontre en face de lui des adultes eux-mêmes engoncés dans leurs adolescences non dépassées et à qui il fait peur, sa peur s’accroît d’autant.

Au point qu’il n’a pas d’autre ressource que de sombrer dans l’agressivité, obéissant instinctivement au vieil adage qui enseigne que « la meilleure défense c’est l’attaque ».

Avertissement

Naouri ne prétend pas apporter de réponse. Car s'il faut culpabiliser les mères pour faire taire leur propension incestueuse et s'il faut reprocher aux pères leur passivité pour les amener à assumer leur rôle ingrat, nous serons conduits à affronter des problématiques d'un autre ordre qui n'empêcheront pas de remonter le temps et les générations.


Goélands Lieu de vie pour adolescentes en grandes difficultés